Pubelle Le roman
La face cachée de la pub
Chapitre 3
Un hypothétique tapis rouge se déroule sur son passage.
Monsieur LE client avance en dévisageant, d’un air hautain, les courtisanes venues à sa rencontre.
Camille lui sert du café chaud et lui propose croissants et petits pains au chocolat. Gladys court chercher le seul siège confortable qu’elle a repéré en rentrant. Entre deux courbettes, elle lui glisse :
– Vous arrivez au bon moment. Ce matin, ça a été la cavalcade. Il nous a fallu régler quelques petits contretemps, mais maintenant tout est rentré dans l’ordre. Nous sommes prêts à tourner.
Savana fait un petit signe au client, puis continue à discuter des derniers détails avec John. Elle sait bien qu’il faut qu’elle passe rapidement à la phase suivante : ménager la chèvre et le chou.
La chèvre est John Mc Grey, réalisateur de talent, obsédé par l’esthétisme, qui supporte très mal qu’un annonceur incompétent en mise en scène lui dise ce qu’il doit faire.
Le chou est le client qui va vouloir mettre son petit grain de sel partout.
La chèvre rêve de tourner 9 semaines et demie version courte (en l’occurrence 30 secondes). Le chou est obsédé par son produit qu’il voudrait mettre absolument partout.
Elle devra faire le tampon entre les deux pour éviter que la logique commerciale gâche le côté artistique. Ou que le message commercial s’égare dans le flou artistique...
Chapitre 8
Comme deux touristes dans un temple bouddhiste, Arnaud, le concepteur- rédacteur et Céline, son directeur artistique rentrent à pas feutrés dans le bureau de Martine. Un bureau étrange, conçu comme un cocon de détente. Chaque détail est pensé pour pouvoir travailler entre confort et réconfort.
La déco est ludique, mais minimaliste. Pas de table, ni de chaises. Tout se passe au ras du sol, sur la moquette bleu cobalt où sont parsemés de grands coussins multicolores qui autorisent toute posture.
Des lampes en parchemin diffusent une lumière tamisée et une chaîne hi-fi, bloquée par une grosse chaîne antivol, passe en boucle des chants emblématiques du Tibet. Des bouquins, des journaux et des magazines sont empilés au hasard. Dans une coupelle, des confiseries colorées invitent au grignotage. La fenêtre éclaire un canapé orange, mi-divan de psychanalyste, mi-fauteuil designer, sur lequel trône une affiche numérique japonaise.
On vient ici pour secouer les idées, pour être au courant des nouvelles tendances, pour rebondir sur un brief agence ou pour affiner un brief client. Mais aussi pour se renseigner sur le sens de l’achat et sur les attentes des consommateurs. Le tout sous la direction du grand gourou, Martine, la responsable du planning...
Chapitre 9
Le couloir n’a pas de recoins, impossible de se planquer.
Savana se retrouve face à "Laurel et Hardy", les deux commerciales complices du détournement du client.
Prototypes du "jeune crade dynamique", Gladys et Camille ont été formatées aux grandes écoles de commerce parisiennes, condition sine qua non pour être engagées dans les grandes agences de pub. Admiratrices inconditionnelles de Machiavel, elles ont mis leur intelligence au service de la manigance. Elles s’entraînent aussi au lancer du couteau dans le dos, dont elles ont acquis une extrême adresse.
Bref, elles sont des jeunes loups déguisés en agneaux.
– Et je ne supporte pas les loups qui bêêêêlent, se dit Savana...
Chapitre 10
Annick parcourt la liste du personnel. Ses yeux lancent des étincelles pendant qu’elle stabilote certains noms.
– Viré, dit-elle à chaque coup de stabilo boss.
Elle sourit d’avance en pensant que la situation lui est propice. Le moment est venu de se débarrasser de tous les gens qu’elle a dans le nez. Son doigt s’arrête sur un nom, elle hésite, puis elle se rappelle que c’est le beau-fils de… Un intouchable. "Les intouchables", tout le monde les connaît. La plupart d’entre eux sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche. Certains font partie de la "famille". Et la famille, c’est sacré. D’autres ont été mis en place par les clients, avec le budget qui va avec. Bref, les intouchables sont invirables. Ils font partie des murs et sont sous très haute protection.
Alain, en revanche, n’a personne pour défendre sa peau.
C’est lui qui a fait rentrer Annick à l’agence et depuis il garde sur elle un petit air bienveillant et paternel qui l’agace. Le directeur commercial vient d’avoir 53 ans. Il a atteint sa date de péremption.
Tout comme Philippe. Vieux de la vieille, il a usé ses fonds de culotte sur les bancs de l’agence. On l’a pressé, pendant des années, comme un citron. Maintenant il ne reste que l’écorce. Juste bon pour la poubelle. A quoi bon garder des vieux kleenex ?
– Et un de moins, ricane Annick en donnant un autre coup de stabilo boss.
Il est temps qu’Alain et Philippe passent le flambeau. On n’est pas aux USA où l’on fait de la bonne soupe avec des vieux croûtons. La nouvelle agence a besoin de sang neuf, de jeunes battants, trois fois moins chers que les vieux cons. Des petites...
Chapitre 11
– Mesdames, Messieurs, voici à vous… les créatifs !
Une roulade de tambours imaginaire accompagne Jean-Julien et Richard qui font leur entrée triomphale dans la salle de réunion.
Personne ne tient rigueur de leur demi-heure de retard. D’abord parce qu’un créatif qui se respecte n’arrive jamais avant 10 heures et demie. Ensuite parce que tous les publicitaires savent bien que l’entrée se fait toujours de bas en haut, selon l’échelle hiérarchique du star system. Du moins au plus important. C’est ça aussi le jeu du pouvoir. Et dans cette agence, pour l’instant, ce sont les créatifs qui le détiennent.
Les trois marches que les commerciaux doivent monter pour atteindre les bureaux des "dieux" en sont la preuve. Les créatifs dédaignent de les descendre pour aller jusqu’à eux. Celui qui se déplace se soumet.
Les deux "stars" rentrent dans la pièce, sous les applaudissements imaginaires de l’assistance...
Chapitre 15
Les murs ont des oreilles. C’est pour ça qu’aujourd’hui les réunions se tiennent dans les restaurants.

Bruno monte le majestueux escalier du restaurant Taillevent pour rejoindre le PDG d’Aquarius, dans un des salons privés. Le projet de fusion commence à prendre forme devant la "caillette de porcelet aux épices", spécialité de la maison, d’après une recette du XIVe siècle. Entre orfèvrerie, cristaux et porcelaine fine, les deux PDG se sourient en s’étudiant. Ils savent bien qu’il n’y a pas de direction à deux têtes. Laquelle des deux va sauter ?...
Chapitre 19
Aujourd’hui la vie tourne autour du pot.
Dans cette attente, l’imagination nourrit la paranoïa collective.
Un silence inhabituel règne dans l’agence. Derrière chaque porte fermée se cache un obus non éclaté...
Chapitre 23
Ce matin, Annick démarre un nouveau jeu : la roulette russe.
Qui tombera sur la balle mortelle ? Certainement un esprit suicidaire. Ou bien celui ou celle qui a commis le pire des crimes : le délit de sale gueule. Et Annick sait bien quelle jolie petite gueule elle aimerait exploser. Il suffit juste de profiter d’un hasard favorable…
Mais y a-t-il du hasard dans le hasard ?...
Chapitre 24
...Elle le revoit joueur et charmeur. De sa voix grave, il la provoque, la taquine. Puis il la câline. A quel moment les paroles s’étaient transformées en caresses, les caresses en désir et le désir en délire ? Comment ses vêtements étaient tombés, un par un, comme les pétales d’une marguerite ? Je t’aime, énormément, éperdument, outrageusement...
Dès que ses mains l’ont effleurée, son coeur a commencé à battre très fort, prêt à exploser. Richard l’a caressée longuement, langoureusement. Millimètre par millimètre, ses mains de musicien ont joué sur sa peau en explorant tous les recoins de son corps, jusqu’aux plus secrets. Chaque caresse l’a enflammée un peu plus. Jamais elle n’aurait cru qu’on pouvait parler si longtemps à la peau. Un discours sans fin qui devenait de plus en plus ardent. Elle s’est cambrée sous ses caresses, palpitante de passion. Richard l’a laissée se torturer de désir. Une douce souffrance proche de l’extase. Puis il a bu son miel en faisant monter les vibrations jusqu’à la faire crier de plaisir en la laissant étourdie et vidée de toutes ses forces. Quelques longs instants de langueur où elle flottait entre ciel et terre. Où rien n’existait plus.
Puis le démon de la passion l’a saisie tout entière. Emporté par une fièvre dévorante, son corps nu s’est dressé hardiment, s’est offert à lui, splendidement dévêtu de pudeur...
Chapitre 29
...Elle se mord les lèvres. En deux minutes elle a enfreint trois règles de survie.
La première : jamais de bavardages de couloir. C’est là qu’on retrouve les moutons et les commères. Et c’est encore là qu’on peut être entraîné à dire ce qu’on n’aurait jamais dû dire. Ce qui confirme sa règle n° 2 : se méfier de tous, tout le temps. Plus on est parano et mieux on se porte. Sans oublier la règle n° 3 : ne jamais se mélanger au petit personnel. Les grands ne jouent pas dans la cour des petits. Et Martine tient à préserver son image de maître à penser.
La serviette tourne le dos aux torchons et s’éloigne rapidement...
Chapitre 33
Dans les bureaux-bunkers, chacun prépare son plan de bataille.
C’est à l’école de la pub qu’on a développé son tempérament de battant. Tout le monde respecte la même charte : stratégie, cible, objectif à atteindre. Et l’adapte à sa nature profonde. Il y a ceux qui se battent et ceux qui se défendent. Ceux qui choisissent leurs alliés et ceux qui tirent dans le tas. Et même ceux qui anticipent leur défaite en préparant leur mental.

"Mademoiselle serre-tête-velours" reprend son air hautain dès qu’elle ferme la porte. Pendant un court instant, elle a failli se laisser contaminer par la panique générale. Mais Marie-France de la Boutillère n’a rien à voir avec la populace. Elle reste au-dessus de la mêlée. Et ce n’est pas ce gros dindon de Gladys qui va la déstabiliser. Ni personne d’autre d’ailleurs. Elle ne court aucun risque.
Un sourire arrogant illumine son visage pendant qu’elle compose le numéro direct du client principal de l’agence.
– Allô, bonjour, papa…
Chapitre 38
...Annick s’approche de Richard en ricanant.
– Cette agence est mon jouet. C’est moi qui ai donné à ce serpent de Gladys la tronçonneuse pour le massacre. C’est encore moi qui ai contraint Savana à suivre les "soi-disants" ordres de Bruno. Moi, moi. Rien que moi. Je les flatte, je les amadoue et je les tourne en bourrique. Ici je fais la pluie et le beau temps. Et le holding ne sait que ce que je veux bien qu’il sache. Je tire sur les ficelles et les guignols font le sale boulot à ma place. Tu sais, il faut du talent, presque du génie pour pouvoir tout maîtriser et arriver à ses fins en gardant les mains propres.
Annick montre la paume de sa main, puis l’allonge pour caresser les cheveux de Richard, mais celui-ci la repousse.
– Pauvre Annick, tu es complètement folle. Tu prends tes cauchemars pour des réalités. Je crois qu’à force de regarder ton nombril, tu as fini par croire que c’est le monde...

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